L’impuissance apprise

« Au Nord de l’Inde, lorsqu’un éléphanteau naît, on l’attache par un pied à un arbre. Il tente vainement de briser la corde qui le relie à l’arbre, puis après quelques tentatives, il renonce à la lutte et accepte son entrave. Au bout de quelques semaines, on continue à mettre une entrave à son pied et il n’y a même plus besoin de mettre une chaîne entre le cercle de métal qui entoure sa jambe et l’arbre car l’éléphanteau a intériorisé le fait qu’il était enchaîné. Il n’essaie même plus de s’en aller. Jusqu’à la fin de sa vie, il reste prisonnier de sa croyance et de son habitude, alors même que rien ne relie plus son pied à un arbre. »

L’impuissance apprise, ou « impuissance acquise », ou encore « résignation acquise » est une réalité psychologique qui entrave au quotidien bien des individus. Ce phénomène a été découvert grâce à diverses expériences scientifiques menées sur des mammifères, dans les années 60. Les principales recherches furent menées par Martin Seligman et son équipe, aux États-Unis. Ils arrivèrent à cette conclusion et aux mots d’« impuissance apprise », après avoir mené divers tests sur des chiens, en étudiant leurs réactions après les avoir exposés à des électrochocs. Une description succincte de ces tests est lisible dans le livre de Michel Odent, « Primal Health » (2002).

Soumis à des formes de maltraitances diverses, ces animaux ont vite compris que leurs cris et leurs appels ne servaient à rien, puisqu’ils n’obtenaient aucune réponse de la part des scientifiques qui les manipulaient. Cette information s’est rapidement imprimée dans leur cerveau, conduisant les animaux testés à définitivement renoncer à leurs tentatives de défense : ils se résignaient, victimes de l’impuissance apprise.

En France, des travaux similaires ont été menés par Henri Laborit, toujours en utilisant des électrochocs sur des animaux. S’il est surtout connu pour ses travaux concernant l’anesthésie, ainsi que sa participation active à la vulgarisation des neurosciences, Laborit mena aussi des études comportementales, sur des rats cette fois. Ses tests lui permirent d’identifier une hausse de la pression artérielle, constatée lors de chaque situation où les animaux, confrontés au danger, ne pouvaient se défendre. Ses résultats permirent à Laborit d’arriver à des conclusions similaires à celles de Seligman, même s’il préférait utiliser les termes d’« inhibition de l’action ».

A la lumière de ce que nous venons de lire sur l’impuissance apprise chez les mammifères exposés au danger, songeons maintenant à un bébé qui pleure, seul dans son berceau. L’enfant appelle à l’aide, mais ne reçoit ni réponse ni visite. Du point de vue des parents, pas forcément de malveillance : on leur a dit et répété qu’il faut laisser pleurer bébé, qu’il ne faut pas qu’il devienne un enfant-roi, etc, …

Mais, du point de vue du bébé ? Il est seul, dans son berceau. Il pleure, pour exprimer un besoin qui n’est pas satisfait. Il peut s’agir d’un besoin physiologique (rappelons au passage que la sensation de faim est extrêmement douloureuse pour les bébés), ou d’un besoin psychologique (il se sent seul dans un monde qu’il ne connaît pas encore, qu’il perçoit comme gigantesque et plein de bruits inconnus. En outre, il n’a aucune notion du temps : il ne sait pas que sa maman a prévu de revenir le voir dans 15 minutes, parce que le pédiatre et la belle-mère lui ont conseillé de faire ainsi).

Voir notre article sur la temporalité : L’enfant et le temps

Bébé est seul, dans son berceau. Il souffre, il a mal. Il est terrorisé. Plus il pleure, plus il est seul, plus il souffre. Et ça devient insupportable, cette souffrance : il n’en veut plus, il n’en peut plus. Alors, peu à peu, pour ne plus souffrir du manque de réponse à ses appels, il se résigne et cesse d’appeler à l’aide. Si je ne demande pas, je ne souffrirai pas de l’absence de réponse. Souvent hélas, les parents se réjouissent et déclarent à tout-va que leur bébé est bien sage, et qu’il fait ses nuits. Pourtant, on vient de le voir, le silence ne signifie pas du tout que le bébé n’a plus besoin d’aide, bien au contraire : il s’est simplement résigné, il a intégré cérébralement son impuissance, et le fait que ces pleurs ne servent à rien. Il renonce à essayer de changer les choses, il s’auto-conditionne à continuer à subir – et cela deviendra un trait de caractère qui le poursuivra sa vie durant.

L’impuissance apprise, ce n’est pas seulement pour les bébés laissés seuls avec leurs pleurs : c’est un phénomène qui peut s’installer chez tout le monde, et à n’importe quel âge.  Dès qu’un individu est confronté de manière répétée et régulière à des situations qu’il subit et sur lesquelles il ne semble pas pouvoir intervenir d’une manière ou d’une autre – ses efforts répétés ne donnant aucun résultat – il finit par se soumettre et accepter la situation dont il est victime.

On retrouve ce syndrome dans toutes sortes de situations au quotidien. Une personne qui a essayé de multiples régimes alimentaires sans succès va graduellement se convaincre de son incapacité à maigrir, et qu’absolument tous les régimes seront chez elle un échec. Une autre encore, qui par exemple multiplie les tentatives infructueuses de grossesse, finira par inconsciemment s’auto-convaincre qu’elle ne peut pas avoir d’enfant. Le poids de l’inconscient peut alors aller jusqu’à modifier la condition physique de la personne victime de son impuissance acquise, et donner lieu en l’occurrence à une stérilité qui ne trouvera pas d’explication médicale autre que psychologique. Et il en va de même pour plein de choses : trouver un emploi, obtenir une augmentation, réussir une relation amoureuse, etc. L’impuissance apprise fait que l’individu se conditionne à l’échec.

Cette impuissance apprise qui constitue un frein considérable au bon déroulement de la vie n’épargne pas les enfants. Le rôle des parents et de l’entourage est ici essentiel. Les exemples sont malheureusement multiples : une instit qui par exemple assomme un enfant de remarques désobligeantes va le conditionner à l’échec ; un parent qui fera des réflexions fréquentes sur le poids causera un traumatisme durable ; un harcèlement scolaire déterminera l’évolution de l’image de soi et de la personnalité ; un bébé très critiqué sur son manque de continence ou sur l’utilisation tardive de couches mouillera son lit des années durant, etc.

Dans le monde animal, on peut citer l’exemple des animaux de cirque, ou encore des divers parcs de loisirs et attractions touristiques – exemple parfait et oh combien cruel du processus de l’impuissance apprise. C’est précisément ce processus mental qui permet à un homme de manipuler à l’envie un être vivant aussi imposant qu’un pachyderme – l’éléphant, par exemple – dont la puissance physique devient alors (hélas) égale à son impuissance mentale. L’humain, par la répétition de traitements violents infligés à l’animal, parvient à le briser, en le privant de sa force psychique, et à le manipuler totalement, comme, précisément, une bête de cirque. L’animal, maltraité, s’est lui aussi soumis.

Le sentiment d’impuissance est acquis par le cerveau de l’individu, qu’il soit animal ou humain. Cela devient comme une seconde peau qui va suivre la personne sa vie durant, à moins qu’une intervention extérieure, sous la forme par exemple d’un témoin secourable, vienne l’en sauver.

L’impuissance apprise génère énormément de souffrance, et crée une profonde tristesse, qui se traduit souvent en divers troubles psychologiques et comportementaux, dont l’intensité varie selon les individus – dépression, anxiété chronique, souffrances quotidiennes, désespoir même parfois. Dans les cas les plus difficiles, lorsque l’individu se sent totalement impuissant et submergé par le monde qui l’entoure, et sur lequel il n’a aucune prise, il n’est pas rare de conclure par un suicide.

Une réaction chimique au niveau du cerveau

L’impuissance apprise, c’est tout le contraire de cette expression américaine assez connue de nos jours, « fight or flight ». L’impuissance acquise, c’est quand justement, le corps est rendu incapable par le cerveau de « combattre ou de fuir », en somme, de réagir.

L’habitude induite par l’impuissance acquise ancrée en l’individu provoque une réaction chimique qui se situe au niveau cérébral, un afflux d’hormones qui paralysent le système de défense de l’individu.

C’est pourquoi certaines personnes se trouvent juste totalement incapables de réagir, et c’est souvent difficile à comprendre pour l’entourage : il ne s’agit nullement de mauvaise volonté, ou de faiblesse de caractère, mais bien d’une incapacité physique, résultant d’une réponse chimique ancrée qui se fait au niveau du cerveau quand la situation dangereuse se présente – parce que c’est comme cela qu’autrefois (quand le bébé pleurait seul au fond de son berceau, par exemple), le cerveau a appris à se protéger d’une souffrance intolérable. Cette réponse chimique ancrée ressurgit dès que le besoin de se protéger face à un danger, quel qu’il soit, se présente.

Le pessimisme acquis

L’impuissance apprise est l’ennemi de l’estime de soi, de la confiance en soi. L’impuissance apprise conduit l’individu à toujours se limiter à un discours négatif, qui équivaut à un auto-sabotage : « je n’y arriverai jamais » (à trouver un emploi, un.e conjoint.e, à maigrir, etc). Cet aspect est appelé « pessimisme acquis » par Martin Seligman. Il peut aussi se transmettre simplement via les habitudes parentales : un parent qui se lamente trop souvent, par exemple, apprend à son enfant à faire de même, sans s’en rendre compte.

Martin Seligman, qui reste aujourd’hui un des principaux noms de la psychologie positive, identifie ce processus mental d’impuissance apprise comme base de la dépression, du fait de l’absence totale de conscience de lien entre les actions d’un individu et son environnement, ainsi que les événements qu’il vit. Il distingue ainsi trois déficits majeurs découlant de la résignation acquise :

  • Déficit cognitif (incapacité à faire un lien entre les actions et les résultats)
  • Déficit motivationnel (incapacité à donner une réponse volontaire)
  • Déficit émotionnel (menant à la dépression)

Impuissance apprise et apprentissages

Ce phénomène peut avoir des conséquences dramatiques sur les enfants notamment en situation d’apprentissage : si le découragement s’installe, l’enfant ne progresse pas et peut à son tour sombrer dans la dépression. L’impuissance apprise chez l’enfant dans cette situation peut notamment résulter de commentaires négatifs et désobligeants, de la part d’un enseignant par exemple, envers un enfant qui pourtant fait des efforts, mais n’y arrive pas et reste confronté à l’échec. Si les causes peuvent être multiples (méthode ou matériel pédagogique inadapté, ou bien troubles d’apprentissage), le résultat sera le même. Les étapes suivantes sont citées dans leur ordre chronologique le plus fréquent :

  • échecs fréquents et répétés soulignés par l’attitude et les mots de l’enseignant
  • perte de confiance en soi
  • perte de confiance en l’adulte et ses capacités d’écoute et de compréhension de l’enfant
  • impuissance acquise pour l’enfant
  • renoncement
  • tristesse
  • dépression

Comment sortir un enfant de ce cercle infernal ? en lui redonnant confiance en lui-même et en l’adulte accompagnant. Cela passe par le même processus nécessaire à la libération de toute autre souffrance liée à des maltraitances ou des traumatismes subis pendant l’enfance : il faut impérativement que l’enfant soit entendu par un témoin secourable, qui reconnaîtra sa souffrance comme réelle, ne la minimisera pas, et montrera par son écoute empathique et affectueuse que l’enfant est capable d’autre chose.

Cela explique que, dans certaines situations, il soit conseillé de prendre son temps avant de commencer une instruction différente, dans un autre établissement, ou en famille : il faut laisser le temps à l’enfant de parler, d’être entendu, et de se libérer de sa souffrance.

La psychologie positive

Plutôt que de guérir l’impuissance apprise, il est encore mieux de la prévenir :

  • en expliquant à l’enfant que l’erreur est positive parce qu’instructive
  • en lui montrant comment il peut rebondir sur son erreur pour apprendre
  • en l’encourageant à expliquer ses raisonnements plutôt qu’en focalisant sur le résultat
  • en l’encourageant plutôt qu’en le félicitant, afin de lui apprendre à travailler pour lui, plutôt que pour faire plaisir ou non aux autres, et en lui montrant des processus d’auto-évaluation
  • en favorisant une pensée positive, de manière générale : « je n’ai pas réussi cette fois mais j’ai travaillé dur, je vais finir par y arriver », par exemple.

Cela nous amène à un « remède » plus général qui peut s’appliquer au monde des adultes comme à celui des enfants : la psychologie positive. En quoi cela consiste-t-il ?

  • Faire preuve de gratitude, ce qui permet de se concentrer sur ce qu’il y a de positif dans nos vies et de ne pas ruminer seulement nos malheurs
  • Faire ce qu’il faut comme choix dans nos vies pour multiplier les sources d’émotions positives, et s’en délecter, y puiser une force
  • Apprendre à apprendre (en puisant dans nos échecs)
  • Pratiquer l’auto-encouragement (« j’en suis capable »)
  • Faire un état des lieux de ses forces, talents, motivations
  • Raisonner en allant de l’avant, en mode développement positif : « je n’ai pas encore réussi, mais grâce à mes efforts je m’améliore »

Notons enfin que l’impuissance apprise peut amener un individu à se décharger de toute responsabilité : « ce n’est pas ma faute si ». S’en libérer demande aussi un effort de volonté : il faut avoir réellement envie et décider de reprendre sa vie en mains, par exemple. Ré-apprendre à prendre des décisions, des responsabilités : comme pour tout traumatisme lié à l’enfance, l’impuissance apprise nécessite pour la victime d’être entendue et reconnue dans sa souffrance, et d’être soutenue dans sa volonté au changement.


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