La colère et l’enfant

Qu’est-ce que la colère ?

La première chose à bien garder en mémoire quand on évoque la colère des uns ou des autres, que ce soit enfant ou adulte, est que

la colère est une émotion, bien réelle, et une émotion particulièrement difficile à contrôler. Elle est l’expression d’un besoin non satisfait, d’une frustration, bien réels eux aussi. On dit qu’elle est l’émotion secondaire, résultat d’une émotion première (l’enfant se met en colère car il est triste de ne pas avoir eu de glace ; la maman se met en colère car elle a eu si peur lorsque son petit garçon a disparu dans le grand magasin).

La colère est constructive et réparatrice, il s’agit d’un mécanisme d’auto-défense. C’est une réaction saine de gestion de la frustration, ou d’une atteinte de l’intégrité personnelle. C’est une première étape du travail de deuil et d’acceptation – ne pas avoir ce que l’on désire. La colère est donc une émotion vitale et absolument nécessaire. S’il ne s’agit pas bien entendu de valider des comportements violents, et même si les demandes de l’enfant ne peuvent pas toutes être satisfaites, il est fondamental que la colère soit entendue. La colère est un droit, elle est saine et doit être respectée, et entendue comme un signal d’alarme.

La colère chez l’enfant.

Quand un enfant est en proie à la colère, au stress ou à la frustration, la partie “rationnelle” de son cerveau est déconnectée par l’amygdale, qui prend le contrôle de la situation. Il est donc complètement inutile et inefficace de lui faire la morale. On ne peut pas rediriger efficacement le comportement d’un enfant avant de s’être connecté émotionnellement avec lui, et d’avoir fait retomber les tensions qui bloquent le cerveau dit supérieur (celui de la réflexion).

Il est primordial de respecter cette colère, de l’entendre au lieu de l’ignorer, de l’accueillir avec respect au lieu de s’en moquer, et de la décoder. L’enfant doit comprendre qu’il a le droit d’être en colère et de l’exprimer (sans toutefois se montrer violent envers autrui). Sans cela, le besoin de l’enfant, incompris, ne sera pas satisfait, et les comportements colériques se renouvelleront. Si l’enfant, parce que trop réprimé/puni/maltraité lors de ses accès de colère, choisit de se replier sur lui-même, il va enfouir les raisons de cette colère au fond de lui. Associée à la rancœur de ne pas avoir été écouté, cela ressortira sous une forme ou sous une autre à l’adolescence ou à l’âge adulte (violences envers autrui ou soi-même, maladies, dépression, etc).

Il nous appartient de chercher la cause de la colère, la raison de l’explosion. Nous devons nous interroger sur les besoins de nos enfants : dans quelle mesure sont-ils ou non satisfaits ?

  • Ses besoins primaires (alimentation, sommeil, température/confort, santé, activités physiques) sont-ils satisfaits ?
  • Son réservoir affectif est-il plein, ou au contraire manque-t-il d’attention ?

Voici ici des pistes pour remplir son réservoir affectif.

Si ces besoins sont satisfaits, tournez-vous vers autre chose, en gardant bien à l’esprit le stade de développement de votre enfant, et en n’oubliant pas qu’il ne voit pas le monde de la même façon que nous – un enfant qui hurle lorsqu’il quitte le parc, est simplement triste parce qu’il s’amusait bien, et que son cerveau en cours de construction n’a pas intégré le fait qu’il y reviendra demain – d’ailleurs, il ne sait pas encore bien ce qu’est demain. Enfin, ne négligez pas les effets dévastateurs des aliments industriels, trop colorés, trop sucrés, trop pleins de produits chimiques, qui augmentent l’excitation nerveuse des enfants.

Comment accueillir les colères de l’enfant ?

Garder son calme.

La première chose à faire est de garder son calme. Si on n’en est pas capable, il est préférable de s’isoler plutôt que de dire ou faire des choses qui seront regrettées par la suite. Il faut aussi veiller à écarter le danger, s’il y en a un.

Apaiser l’enfant.

Ensuite, il est essentiel d’apaiser l’enfant, en accueillant sa colère d’un enfant avec calme et douceur, sans cri, sans jugement, afin de ne pas tomber dans une surenchère de la colère. Prenez le dans vos bras, câlinez-le, couvrez-le de bisous, montrez-lui que vous l’aimez toujours autant, malgré sa colère – inévitablement les petits désemparés par cette violence soudaine qui s’empare d’eux, vont se poser la question. Alors, ne tardez pas, rassurez-le.

Écoutez-le.

Il faut être réellement disponible pour l’enfant (il sentira aisément tout manque de sincérité de votre part). Il faut l’inviter à parler, être à l’écoute, se montrer empathique et compatissant.

Pratiquez l’écoute active.

Reprendre avec des mots simples ce que vous dit l’enfant, afin de vous assurer que vous avez bien saisi le message. Se sentir compris est pour l’enfant un premier pas vers l’apaisement.

Nommer l’émotion.

Aider l’enfant à mettre des mots sur ses émotions, à les identifier, c’est lui permettre de comprendre ce qui se passe en lui, et d’apprendre peu à peu à se maîtriser.

Nommer, c’est déjà apprivoiser

Dan Siegel

Notez enfin que l’on peut tenter de prévenir les accès de colère :

  • En aidant l’enfant à la sentir monter en lui, et en lui montrant qu’il n’est pas seul dans cette épreuve. Cela peut passer par des phrases simples comme, « oh, je vois que tu deviens tout rouge », ou encore, « je vois que tu sers les poings ». Généralement, l’enfant sentira là une invitation à exprimer autrement l’objet de sa frustration.
  • En évitant les situations qui favorisent les frustrations de vos enfants. Par exemple, le matin, avant d’aller à la boulangerie, si vous n’avez emmené qu’une seule pièce, prévenez-le que vous ne pourrez techniquement pas acheté plusieurs choses. Vous pouvez adoucir la frustration en proposant une alternative saine et utile, comme y retourner l’après-midi en prévoyant plus de pièces. On peut aussi inviter l’enfant à s’investir dans le futur passage à la boulangerie. Si par exemple pendant le midi, le parent propose à l’enfant d’écrire dans le calendrier “après-midi, penser à emmener plus de pièces pour la boulangerie” alors le besoin de l’enfant est pris en compte, il est juste différé. L’enfant se sent écouté. Le parent peut s’organiser.

Comment gérer sa propre colère vis-à-vis de l’enfant ?

En tant que parent, on a malheureusement tendance à reproduire le système éducatif selon lequel on a été éduqué. C’est inconscient, l’effet de ce que l’on appelle les « neurones-miroirs » : on agit par simple mimétisme, et on reproduit ce que l’on a soi-même vécu. Il y a aussi l’influence de la mémoire traumatique, et de ce qu’Alice Miller, grande spécialiste de la question, appelle la « compulsion de répétition ». Si on ne veille pas à faire changer les choses, nos enfants en feront autant, et les générations qui se seront fait crier dessus pendant leur enfance s’enchaîneront.

Il existe de nombreuses méthodes permettant à l’adulte de gérer sa colère, et ne pas en faire pâtir les enfants. D’abord, dans le vif de l’action :

  • Prêter attention aux signes physiques de la colère, afin de la sentir monter et de réagir avant de dire ou de commettre quelque chose de regrettable et d’irréparable ;
  • Faire une pause et prendre le temps de respirer, afin de revenir en pleine conscience sur ce qui se passe, et faire diminuer l’accès de rage – souvent, les spécialistes conseillent de regarder des photos des enfants bébés, ce qui provoque généralement un accès immédiat de sentiments positifs, et favorise le retour au calme. Dans le même esprit, se forcer à sourire aide à relâcher la tension nerveuse ;
  • Au contraire, reconnaître sa colère et lui laisser le droit d’exploser, mais en s’étant isolé au préalable.

Dans un deuxième temps, une fois que les tensions sont apaisées, il est positif et salvateur que l’adulte réfléchisse à ses accès de colère. Le but est d’identifier les causes, de comprendre pourquoi un tel déchaînement, afin d’éviter, pour le bien-être de tous, que cela se reproduise à l’avenir. Là encore, diverses méthodes s’offrent aux parents. Vous pouvez :

  • Écrire, afin que ce que vous ressentez sorte et s’exprime d’une autre manière. Écrire permet de s’interroger et de mener une réflexion sur ce qui suscite la colère. Mettre des mots sur les ressentis et identifier leurs sources aide à les atténuer. Cela peut être une première étape vers la méditation ;
  • Changer votre façon de voir les choses : est-ce réellement si grave ? ma réaction n’est-elle pas démesurée ? comment puis-je éviter que cela se reproduise (par exemple, mettre ce vase si précieux hors de portée des petites mains) ;
  • Disposer votre esprit à la détermination : répétez-vous une phrase du style : « je ne veux plus crier sur mes enfants, c’est malsain pour moi comme pour eux », et soyez-en convaincu(e). Peu à peu, à force de persuasion, votre inconscient va s’en convaincre aussi et s’y pré disposer. Vous serez alors plus sages dans vos réactions lors des situations à risque.
  • Si vous vous sentez trop envahis par votre propre colère, si vous pensez qu’il y a là un problème sous-jacent qui tourmente votre enfant intérieur, n’hésitez pas à vous lancer dans une thérapie, en choisissant bien le thérapeute (évitez à tout prix ceux qui prônent les anciennes méthodes d’éducation ou ne les trouvent « pas si graves », car ils auront tendance à vous enfoncer en vous faisant culpabiliser, et en idéalisant les parents-bourreaux).

L’exemple Inuit – grandir sans colère.

Dans les années 60, une anthropologiste ayant étudié à Harvard, Jean Briggs, entreprit une étude de la colère chez les Inuits, qui allait s’étaler sur plus de trente ans.

Briggs fut totalement intégrée aux peuples Inuits, dans un coin du cercle polaire arctique où il n’y avait à l’époque ni route, ni chauffage, ni magasin, et où les températures avoisinaient les -25°C. A cette époque, les familles Inuit vivaient exactement comme leurs ancêtres l’avaient fait avant eux. Ils construisaient des igloos en hiver, et vivaient dans des tentes en été, se nourrissant exclusivement de ce que leur offraient les animaux qu’ils chassaient, et de baies en été.

Briggs remarqua rapidement que les Inuits avaient tous une capacité remarquable à contrôler leurs accès de frustration et de colère. Un bol d’’eau bouillante renversé, une canne à pêche cassée (pourtant primordiale pour eux), personne ne se fâchait. Ils réagissaient avec calme et enchaînaient directement avec la réparation du dommage causé, sans reproche aucun. Briggs fut très impressionnée par ce calme ambiant et général, qu’elle avait elle-même bien du mal à égaler. Elle consigna ses remarques sur le sujet dans un livre paru en 1974, « Never in Anger. Portrait of an Eskimo family ».

Briggs rapporte que jamais les parents Inuit ne crient ou ne s’énervent contre les enfants – contrairement aux parents français, qui semblent être les champions en ce domaine, selon Isabelle Filliozat. Leur approche parentale se veut au contraire très douce. Leur sagesse ancestrale semble avoir intégré ce que nous venons d’évoquer plus haut, depuis des siècles. Les Inuits ont expliqué à Briggs que crier sur les enfants n’apportera rien d’autre à l’adulte que de faire monter sa pression artérielle. Les parents appliquant tous cette maxime, les neurones-miroirs font leur effet, et les générations sans colère se succèdent.

Depuis le début des années 2000 toutefois, d’anciennes femmes Inuit ont remarqué que l’intrusion du monde moderne dans leur mode de vie avait tendance à casser ces traditions exemplaires. A méditer !

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