Le rôle du père

En France, jusque dans les années 80, les pères étaient interdits de séjour en salles d’accouchements. Aujourd’hui, c’est l’inverse : c’est très mal vu s’ils n’y sont pas présents. Le père autrefois rejeté se voit aujourd’hui confronté à une pression énorme, qui ne laisse pas de place à ses propres affects et ressentis, ses envies, ses appréhensions. Ce qui est assez logique finalement : c’est ce que le conditionnement social dicte aux hommes depuis des siècles. Un homme ne doit pas laisser apparaître ses sentiments, ne doit pas montrer de signes de faiblesse. Tout petit déjà, on lui a appris qu’un homme, ça ne pleure pas. Un homme c’est fort, quoi qu’il arrive. C’est comme ça. Tous en souffrent.

Et parmi ceux qui souffrent, il y a ceux qui portent un masque, qui sont dans le déni, et qui exposent ça en se cachant derrière la fierté. Ils en sont fiers, ou du moins essaient de le faire croire. Pour ne pas avoir à exprimer leurs émotions, justement. Se mettre à nu, c’est accepter que les autres sachent qu’on a souffert/qu’on souffre encore. Alors voilà : les hommes n’expriment pas leurs émotions de peur qu’on découvre qu’ils en ont été réprimé -de leur droit à l’expression. C’est un cercle vicieux. Dans lequel la plupart des pères d’aujourd’hui embarque malheureusement aussi leurs enfants. La chaîne doit être brisée.

Eddy De Pretto, un artiste que nous apprécions beaucoup, a vécu, subi, écrit et chanté sur le sujet. Voici certains des thèmes qu’il a abordé, avec classe et justesse :

Bernard This et l’amorce du changement

Bernard This était un fervent défenseur du rôle du père et de l’importance de ne pas nier la paternité : selon lui, un bébé se fait, véritablement, à deux. Dans les années 50, This étudia nombre de cas dans des hôpitaux parisiens, et lança des questionnaires. Cela l’amena rapidement à annoncer que « 98% des pères » souhaitaient, déjà à l’époque, assister à l’accouchement, ce qui lui valut les foudres de ses pairs et du Conseil de l’Ordre des Médecins. Il était un peu trop précurseur pour son époque, et ses détracteurs, afin de ne pas laisser les pères entrer dans les salles d’accouchements, se réfugièrent derrière l’excuse des risques microbiens. Néanmoins, Bernard This campa sur ses positions, à travers de nombreux articles et des ouvrages très critiqués – « Naître » (1972), « Neuf mois dans la vie d’un homme », « Naître et sourire » (1977), « Le Père : acte de naissance » (1980). En 1979, il créa avec Françoise Dolto la 1ère Maison Verte à Paris, centrée sur l’accueil des enfants âgés de 0 à 3 ans et des parents. Des maisons qui s’opposent radicalement aux « pôles couples-enfants » proposés dans la plupart des hôpitaux français aujourd’hui : comme si le corps médical classique cherchait encore à nier la place du père.

Traditionnellement on l’a vu, les grossesses étaient l’apanage des mères, une affaire de femmes. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Faire un enfant est un vrai projet de vie, une décision prise à deux (en théorie parfois, de plus en plus en réalité) : un projet de couple. Il ne s’agit plus uniquement du duo mère/enfant, mais bien d’un trio : maman, papa, bébé. Tout est fait pour inciter le père à participer à l’aventure de la grossesse. Il lui est fortement conseillé d’assister aux échographies et autres rendez-vous gynécologiques, et les publicités marketing l’incluent dans le tableau autant que possible : il existe même en proposition à la vente toute une variété de porte-bébé conçus spécialement, exclusivement, pour les hommes. Dans un autre registre, on peut également évoquer la loi pour l’égalité hommes/femmes en matière de congés parentaux, votée au Sénat en 2013.

∙ Trouver sa place

Chez de nombreuses espèces animales, l’attachement au père ne se fait tout simplement pas. Chez les humains, cet attachement est long et progressif. Pour les pères, il n’y a pas les mêmes déclenchements hormonaux qu’avec la mère. A la naissance, les pères sont souvent déstabilisés par l’osmose entre la mère et l’enfant, et ont du mal à trouver leur place – et même à savoir qu’ils en ont une, et qu’ils doivent la prendre – là encore, les poids environnementaux -sociétal et familial- peuvent parfois être très lourds.

La conjugaison des temps passés avec les deux parents est pourtant très enrichissante pour l’enfant, puisque mères et pères n’ont pas les mêmes comportements ni les mêmes façons de faire. Pensons au concept du continuum : si la Nature a prévu deux êtres pour en créer un 3ème, il y a bien une raison, qui ne peut pas se limiter à de la biologie. Être père, ce n’est pas juste être un géniteur.

Il est donc important de permettre au père et au nourrisson de se rencontrer au plus vite après la naissance, afin de veiller à bien instaurer le lien dès les premiers jours et de bénéficier aussi du fabuleux taux d’hormones post-naissance. Inutile de stresser : chaque nouveau parent apprend en même temps que son enfant. Les maladresses ne doivent pas générer de la honte, ou des « je n’ose plus » – elles sont le fait de tout le monde.

∙ Paterner, c’est possible dès le début de la grossesse

Contrairement à la femme, le père ne vit pas le changement corporel et hormonal qui permet de prendre conscience de la grossesse et de la prochaine venue au monde de l’enfant. Il peut néanmoins s’impliquer dans la grossesse, en accompagnant aux échographies, à des cours de préparation ou d’accompagnement à l’accouchement, en faisant des massages apaisants, ou encore des marches accompagnatrices où il pourra par exemple faire des exercices respiratoires avec la maman. Et puis bien sûr il y a l’haptonomie, ou l’art de communiquer, par des caresses, le son de la voix et des jeux sur le ventre de la mère, avec le fœtus in utero – qui perçoit très bien si la main qui caresse est celle de sa mère, ou de quelqu’un d’autre. Le père a aussi une place importante à prendre dans la fabrication du nid qui accueillera l’enfant. Enfin, selon de récentes études scientifiques, l’impact du rôle tenu par le père sur le développement du cerveau de l’enfant serait aussi important que celui tenu par la mère.

Comment et pourquoi paterner ?

Prenez le temps d’assurer et de savourer pleinement vos fonctions paternelles. Un père peut, tout comme une mère, appliquer les principes du maternage proximal. Bien sûr, il ne peut pas allaiter, mais il peut participer à l’allaitement :

  • En s’installant auprès de la maman qui allaite : il peut guider bébé vers le sein, caresser bébé pendant la tétée, prendre soin de lui quand la tétée est terminée, etc.
  • En donnant du lait maternel tiré au préalable ;

Le père peut également pratiquer les autres aspects du maternage proximal :

  • Le peau-à-peau ;
  • Le co-dodo – même sans la maman qui, si cela convient au bébé/bambin, peut ainsi s’octroyer de temps en temps une sieste de sommeil par exemple, à condition bien sûr que le papa ait les ressources pour veiller à la sécurité et au bien-être du bébé ;
  • Le portage, qui est un instant privilégié et essentiel durant lequel le bébé ne se sent pas seul, dort mieux, régule sa température grâce à la proximité avec le parent, digère mieux et s’éveille au monde en observant les gestes au quotidien du parent qui le porte (d’où les multiples enrichissements quand bébé est porté à la fois par son père et sa mère : il bénéficie de deux points de vue différents sur la vie, et la façon de la vivre) ;
  • L’HNI (Hygiène Naturelle Infantile) et/ou le change, le bain ;
  • La LSF (Langue des Signes Française) et/ou les gestes et paroles, avec tendresse et douceur.

Le père participe ainsi, lui aussi, à l’établissement de la sécurité affective de l’enfant. Il se pose comme figure principale, tout comme la mère. L’enfant peut avoir plusieurs ports d’attache. L’enfant va savoir vers qui se diriger en fonction de sa demande, de son besoin. Le père ne prend pas la place de la mère dans le quotidien du bébé, pas plus qu’il ne met en danger sa place dans le cœur de l’enfant (encore une idée issue d’un conditionnement sociétal) : bien au contraire, il la complète.

∙ Pères : osez ! Mères : lâchez prise !

Il est important que les pères osent, pour leur propre estime de soi, pour le bien-être du bébé et de la famille entière, pour que la maman sache qu’elle peut former une équipe parentale avec lui, qu’ils peuvent compter l’un sur l’autre, en toute sécurité. Les mères ont ici aussi un rôle à jouer : à elles de laisser le père prendre sa place, de lui offrir des moments de complicité et de partage avec le nourrisson. A elle de veiller à ne pas avoir de paroles culpabilisantes ou dévalorisantes, d’éviter d’être dirigiste ou de faire sentir à son conjoint qu’elle « sait mieux », et qu’il « fait mal ». Être maman ne signifie pas détenir un savoir infaillible sur la façon de s’occuper au mieux d’un bébé : il y a plusieurs manières de faire, cela ne signifie pas qu’une vaut mieux qu’une autre, elles sont juste différentes. Tant que la sécurité et le bien-être du bébé ne sont pas compromis, évidemment, si tel est le cas, il n’y a aucune raison de ne pas lui laisser savourer la variété des différents soins et interactions humaines. Apprendre à laisser le père s’occuper de bébé dès le départ (ou d’ailleurs, tout autre adulte qui nous est proche et en qui nous pouvons avoir confiance et où l’enfant est demandeur, surtout ! ), c’est remplir bon nombre de besoins de toute la famille :

  • En enrichissant les rapports humains et le champ d’observations des adultes (exemplarité) ;
  • En permettant d’avoir une maman plus reposée, disponible et patiente.

Il ne faut pas se laisser déstabiliser et angoisser par l’inexpérience : chaque femme qui devient mère pour la première fois est aussi inexpérimentée, même si sa propre mère lui a appris des choses avec d’éventuels petits frères et/ou sœurs, même si elle a fait des heures de baby-sitting ou des stages en crèche. Faire soi-même avec son propre nourrisson, sans supervision externe, est une toute autre histoire, et beaucoup de mamans souffrent énormément de l’angoisse de ne pas être à la hauteur.

∙ Couper le cordon : le rôle du père est-il vraiment de séparer la mère et l’enfant ?

Couper le cordon : un geste symbolique fort qui, selon les théories du psychanalyste français Jacques Lacan, largement répandues, est quasiment obligatoire pour le père, parce qu’il imprime son rôle de séparateur entre mère et enfant, comme une source de salut, la libération de la mère. C’est une théorie qui pourtant semble bien réductrice, culpabilisante, et peut facilement susciter des ambigüités ainsi qu’insérer des doutes chez la mère. Nul doute que ces pensées endoctrinantes ont amplement participé à la réluctance de nombreuses femmes à laisser leur conjoint s’occuper du bébé…

Pourtant, assister à l’accouchement, couper le cordon comme le veut la tradition -le conditionnement-, n’est pas un élément essentiel à l’affirmation de la paternité, et/ou du paternage. Il est vrai que l’échange des regards avec le bébé qui vient tout juste de quitter la bulle utérine est particulièrement important dans la fondation des liens d’attachement.

Néanmoins, un père peut très bien se soustraire à ses rituels de l’endoctrinement social, ne pas bénéficier des faveurs hormonales de la naissance, et pourtant se révéler très investi dans le reste de sa vie avec l’enfant, même et y compris dès la naissance, et jusqu’à l’âge adulte. C’est une question de choix et d’implication dans le lien. Leur rôle de père est d’ailleurs très important quand, dans les cas de séparation lors de césariennes par exemple, ils s’occupent de l’enfant et font du peau-à-peau pendant que la maman est en salle de réveil.

∙ Rôle du père lors de la séparation à la naissance

Pour plus de précisions sur ce thème également très important, consultez notre article précédent à propos de la séparation.


Cette nouvelle catégorie est à l’initiative d’Anne-Catherine, fondatrice de alternativeslibres afin d’informer les parents en devenir souhaitant accompagner leurs enfants respectueusement. Rejoignons-la sur facebook : @Accompagnement respectueux et vie au naturel, ainsi qu’instagram : @accompagnement_respectueux,


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